Au cœur de l'arène : la vérité sur les jeux romains raconte une histoire méconnue de l’Empire romain : celle d’une organisation qui capturait, transportait et acheminait des milliers d’animaux sauvages vers les arènes. À travers les destins d’un chasseur, d’un esclave et d’un lion, le documentaire dévoile les rouages de cette industrie qui contribua à l’une des premières extinctions d’espèces animales provoquées par l’homme, faisant écho aux enjeux écologiques d’aujourd’hui. Alliant reconstitutions immersives grâce à l’intelligence artificielle et recherche historique rigoureuse, le film conjugue ambition visuelle et exigence éditoriale. Présenté lors d’une projection organisée dans le cadre des Rendez-vous d'Unifrance au Havre, il a déjà été vendu dans plusieurs pays, dont l’Allemagne, le Canada, l’Italie et la Suède, et entend poursuivre son déploiement à l’international, au Moyen-Orient et en Asie.
La productrice Enora Contant (AH! Production) et le distributeur Christophe Bochnacki (Balanga) reviennent sur la genèse et les spécificités de ce projet ambitieux, ainsi que sur les perspectives qu’il ouvre pour une nouvelle génération de documentaires historiques.
Unifrance : Pouvez-vous revenir sur la genèse de Au cœur de l'arène : la vérité sur les jeux romains et sur la rencontre entre les différents collaborateurs à l’origine du projet ?
Enora Contant : C’est une histoire que je souhaitais raconter depuis de nombreuses années, mais dont l’ampleur des reconstitutions rendait jusqu’alors la production difficilement envisageable en documentaire. L’arrivée de l’intelligence artificielle a changé la donne en nous offrant enfin les moyens de donner vie à ce projet avec l’ambition visuelle qu’il méritait.
Le véritable déclencheur a été la naissance de la chaîne Novo 19 et l’engagement de sa directrice générale, Guénaëlle Troly, qui a cru au potentiel du projet et a permis sa concrétisation.
Notre ambition commune était de proposer un documentaire spectaculaire, accessible au plus grand nombre et pensé dès l’origine pour les publics français et internationaux. Christophe Bochnacki, notre distributeur, s’est impliqué dès la genèse, aussi bien dans la recherche de financements que dans l’accompagnement éditorial. Sa connaissance des marchés internationaux a été précieuse pour préserver les codes narratifs et visuels qui font la force des productions destinées à l’export.
La rencontre avec Jean-Luc Berlot, producteur de fiction chez Adline, a également été déterminante. Il a contribué au financement du film tout en apportant un regard issu de la fiction, particulièrement utile pour renforcer la dramaturgie et la dimension cinématographique du récit.
C’est cette complémentarité des regards et des savoir-faire qui a permis de donner au projet sa forme et son ambition, à la croisée du documentaire historique et du grand spectacle.
Le documentaire met en lumière une histoire méconnue de l’Empire romain : celle d’une organisation qui capturait et acheminait des milliers d’animaux sauvages vers les arènes romaines. Pourquoi était-il important pour vous de raconter cette histoire aujourd’hui ?
E.C. : Nous avons tendance à considérer les grandes civilisations à travers leurs conquêtes, leurs monuments ou leurs avancées culturelles, en oubliant parfois les pages plus sombres de leur histoire, celles qui viennent écorner l’image fascinante que nous en avons conservée.
Rome incarne le génie de l’organisation et la grandeur d’un empire, mais derrière les fastes du Colisée se cachait une véritable industrie de capture, de transport et de mise à mort d’animaux sauvages, mobilisant des moyens considérables à l’échelle de l’Empire.
Ce qui m’intéressait, c’était de révéler cette autre facette de la civilisation romaine, moins connue, mais tout aussi révélatrice de son fonctionnement et de son rapport au monde.
Pour moi, le documentaire historique ne sert pas seulement à comprendre le passé. Il nous permet aussi d’interroger notre présent et les choix que nous faisons aujourd’hui, pour mieux comprendre ce vers quoi nous pourrions aller demain.

Le film montre comment ce système a contribué à la disparition de certaines espèces animales. Était-il important pour vous de faire résonner cette histoire ancienne avec des enjeux environnementaux actuels ?
E.C. : C’était même l’une des dimensions essentielles du projet. Derrière cette histoire vieille de deux mille ans se cachent des questions profondément contemporaines : la place que l’homme accorde à l’animal, la manière dont il l’exploite et les conséquences de cette domination sur les équilibres naturels et, finalement, sur sa propre existence.
Ce qui me frappe, c’est à quel point l’Histoire se répète. Deux mille ans plus tard, nous continuons à exploiter la nature comme si ses ressources étaient inépuisables, en oubliant que notre propre survie dépend aussi de celle des autres espèces. Tout est lié.
Il ne s’agissait pas pour autant de porter un jugement sur les Romains avec notre regard d’aujourd’hui, mais de montrer que les conséquences de l’activité humaine sur le monde vivant ne datent pas de l’ère industrielle.
C’est cette résonance qui me semblait particulièrement forte : raconter une histoire antique qui, au-delà de son caractère spectaculaire, nous tend un miroir sur notre propre rapport à la nature.
L’histoire est racontée avec une grande précision historique et incarnée à travers les destins d’un chasseur, d’un esclave et d’un lion. Comment avez-vous mené les recherches historiques et documentaires nécessaires à la réalisation du film ?
E.C. : Nous nous sommes entourés des meilleurs spécialistes, notamment des historiens qui ont consacré leurs recherches aux venationes et aux spectacles de l’Antiquité romaine. Katia Schörle, Hélène Ménard, Philippe Fleury, Christopher Epplett, Jordon Houston et Éric Teyssier ont apporté leurs connaissances et leurs regards complémentaires pour nous aider à comprendre et à raconter cette histoire complexe.
Grâce au partenariat noué avec la ville d’Arles, nous avons également pu tourner les interventions de nos experts au cœur des arènes, là même où se déroulaient ces spectacles il y a près de deux mille ans.
Nous avons également fait appel à Thierry Le Portier, grand spécialiste des fauves, dont l’expertise a notamment marqué des films comme Gladiator, Deux frères ou L’Odyssée de Pi. Sa connaissance exceptionnelle de ces animaux et sa capacité à décrypter leurs comportements nous ont permis de mieux comprendre ce qu’ils pouvaient vivre dans des situations extrêmes et comment ils étaient susceptibles de réagir, parfois très différemment de ce que le cinéma nous donne à voir. Son regard a été essentiel pour éviter tout anthropomorphisme et apporter davantage de justesse et de crédibilité à notre récit.
Éric Teyssier a par ailleurs accompagné directement nos équipes IA pendant la production des reconstitutions, en veillant à la cohérence des scènes avec les connaissances de l’époque.
L’Histoire comporte inévitablement des zones d’incertitude, et toute reconstitution implique une part d’interprétation. Mais nous nous sommes appuyés sur les connaissances les plus solides pour construire un récit à la fois accessible, crédible et spectaculaire.
L’IA joue un rôle important dans le film, notamment pour reconstituer l’époque et les lieux évoqués et renforcer l’immersion du spectateur. Comment avez-vous intégré cette technologie au processus de création et de production du documentaire ?
E.C. : L’intelligence artificielle a été déterminante : sans elle, ce film n’aurait tout simplement pas été réalisable avec les moyens du documentaire.
Au sein d’AH! Production, nous avons développé notre propre méthodologie, fondée sur une succession d’étapes de création, de production et de validation. Nous ne prétendons pas détenir la méthode parfaite, d’autant que ces technologies évoluent à une vitesse considérable.
Notre force réside dans la complémentarité des profils et des expériences de notre équipe, qui réunit des savoir-faire issus du documentaire, de la fiction, des programmes de flux et des métiers techniques de l’audiovisuel. Cette diversité nourrit notre approche et nous permet de croiser les méthodes et les regards.
L’IA reste un outil au service du récit, jamais une fin en soi. Tout est dans la recette ! Et comme pour le Coca-Cola, on a notre ingrédient secret… mais inutile de nous demander la formule, même ChatGPT ne la connaît pas !

Plus largement, que peut apporter l’IA au documentaire historique ? Avez-vous constaté un intérêt particulier de la part des diffuseurs et partenaires internationaux pour cette approche ?
Christophe Bochnacki : Oui, clairement. Je rencontre de nombreux acheteurs internationaux très enthousiastes face aux possibilités qu’ouvre l’IA pour la reconstitution historique. Après la projection du film aux Rendez-Vous d'Unifrance au Havre, plusieurs d’entre eux m’ont d’ailleurs dit qu’ils trouvaient son utilisation dans le film particulièrement justifiée par le récit, ce qui fait écho aux propos d’Enora.
Dans le cas présent, elle permet de recréer des mondes disparus, mais aussi des situations très complexes à mettre en images, comme la chasse aux éléphants ou aux lions, ou encore le transport d’animaux sauvages par bateau, avec une ambition visuelle et un degré d’immersion qui étaient jusqu’ici très difficiles à atteindre dans l’économie du documentaire.
Mais ce qui m’intéresse surtout, au-delà de l’outil lui-même, c’est sa capacité à faire évoluer notre manière de raconter les histoires. L’IA nous donne la possibilité de renouveler l’écriture du documentaire historique, pour la rendre plus incarnée et plus accessible, notamment aux nouvelles générations. Pour nous, producteurs et distributeurs, c’est une formidable opportunité de réinventer le genre et d’élargir son public.
Cette évolution doit cependant s’accompagner d’une grande exigence éditoriale. Les diffuseurs y sont d’ailleurs très attentifs : l’utilisation de l’IA doit avoir une véritable fonction narrative, être maîtrisée et s’appuyer sur une recherche historique rigoureuse. Elle reste un outil au service des auteurs, des historiens et du storytelling.
C’est là, à mes yeux, que peut émerger une nouvelle génération de documentaires : des films spectaculaires et divertissants, sans rien sacrifier à l’exigence du fond. Le véritable pari est finalement de faire oublier au téléspectateur la technologie utilisée, pour qu’il se laisse simplement emporter par le récit.
Avant les Rendez-vous d'Unifrance au Havre, Beasts of the Colosseum avait déjà réalisé ses premières ventes internationales, notamment en Italie avec Mediaset, en Allemagne avec ZDF/Terra X, en Suède avec SVT et au Canada avec Radio-Canada. Le programme a-t-il depuis été vendu dans d’autres territoires ? Et quelles sont aujourd’hui vos ambitions pour son rayonnement à l’international ?
C.B. : Oui, et nous sommes très heureux de la dynamique du film depuis les Rendez-Vous d’Unifrance au Havre. Aux premières acquisitions se sont depuis ajoutées RTS, RSI, Česká Televize, Slovak TV et Dox TV. D’autres discussions sont aujourd’hui en passe de se concrétiser.
Ces ventes dans des marchés et auprès de diffuseurs très différents confirment, à mes yeux, le potentiel international du film. Au cœur de l'arène : la vérité sur les jeux romains bénéficie d’un sujet immédiatement identifiable partout dans le monde : la Rome antique, tout en racontant une histoire largement méconnue qui trouve aussi une résonance très contemporaine à travers sa dimension environnementale. À cela s’ajoute une ambition visuelle qui lui permet de toucher au-delà du public traditionnel du documentaire historique.
Notre ambition est maintenant de poursuivre ce déploiement au Moyen-Orient et en Asie, et de faire de Au cœur de l'arène : la vérité sur les jeux romains l’un des fers de lance de cette nouvelle génération de documentaires historiques que nous souhaitons accompagner chez Balanga.






















